Ce conte viens du site : http://pagesperso-orange.fr/jean-marie.lamblard/textes/jandelours1.html
Jan de l'ours
Une fois, avant le temps, il y avait une chevrière qui allait chaque jour dans la forêt pour ramasser du bois. Elle partait le matin avec sa chèvre qu’elle attachait au pied d’un arbre ; elle
n’avait qu’une chèvre parce qu’elle était pauvre.
Pendant que la bique broutait pour se faire du lait, la chevrière cueillait ce qui pouvait servir, du petit-bois, des glands, des champignons, des mûres sauvages.
Mais dans la forêt, il faut bien faire attention de ne pas marcher sur l’herbe-d’oubli ; vous savez, cette herbe des sorciers qui égare les distraits. C’est une plante très venimeuse. Certains l’appellent l’herbe- de-la-lune parce que ceux qui se font prendre semblent dans les nuages. Si vous posez votre talon gauche sur l’herbe-d’oubli, en faisant un pas de reculons, vous êtes perdu ! vous ne vous souvenez plus de rien, votre mémoire s’endort pour longtemps.
C’est ce qui arrive à la chevrière.
Elle pose son pied gauche sur la plante magique et jiit… ! Elle perd son chemin.
La voilà qui marche, qui marche, et tourne et retourne, ne sachant plus où aller. Des heures comme ça !
Sans s’en rendre compte, elle arrive dans la montagne noire où habitait l’Ours-Blaï (un ours grand et fort qui s’appelait Blaï).
Celui-là, depuis un moment, il avait aperçu la bergère et la regardait, caché derrière un rocher.
- Cette femme, pensait-il, il te faut la prendre pour toi !
Tout d’un coup, il lui saute dessus et l’emporte à pleins bras au fond de sa grotte.
Il emporte la fille sans lui faire de mal, et la dépose au fond de la grotte sur un lit de feuilles sèches. Enfin, il pousse un gros rocher devant l’entrée pour qu’elle ne puisse pas
s’échapper.
La pauvre était morte de peur, mais l’Ours-Blaï ne voulait pas lui faire de mal. Bien au contraire, il allait chercher à manger pour elle, lui apportait des branches de fruits, des rayons de
miel, des œufs d’oiseaux, lui apportait du gibier, et même des agneaux volés.
Lorsqu’il retournait de la chasse, après avoir poussé le rocher, il déposait les provisions aux pieds de la fille en écartant les bras et se mettait debout comme un homme. Il était très
content.
En vérité, si ce n’était la peur de vivre en compagnie du bourru, elle aurait été plus heureuse qu’avant, la chevrière !
Un an, elle vécut avec l’ours, la chevrière, et au bout d’un an elle eut un enfant très grand et très fort, avec déjà une dent à sa naissance, de beaux cheveux frisés et des poils roux sur tout
le corps. Elle l’appela Jan.
Elle l’appela Jan parce qu’il était né à la Saint-Jean de l’été quand les mille-pertuis sont fleuris.
…Je t’appelle Jan, mon gros garçon, et tu seras fort comme l’ours.
L’ours était très content d’avoir un petit Jan dans sa maison. Il apportait encore plus de fruits et de viandes, et même des veaux charriés sur ses épaules.
Jan grandissait vite et devenait plus fort de jour en jour. C’est qu’il tenait de son père pardi ! C’était un homme-double.
À chaque anniversaire, Jan semblait avoir le double de l’année précédente. À un an, il paraissait en avoir deux. À deux ans, vous lui en auriez donné quatre. À trois ans d’âge, il avait atteint
la taille d’un garçon de huit ans, et à son quatrième anniversaire, il en avait seize.
Comptez avec moi et vous verrez que depuis sa naissance, cinq années s’étaient achevées et Jan avait la hauteur d’un homme dans ses trente ans ! Tout de même il continuait de téter sa mère et
grandissait toujours.
La chevrière continuait de faire téter son enfant pour que l’ours ne vienne pas lui en faire un autre.
Un matin, Jan dit à sa mère :
- Pourquoi l’Ours-Blaï nous tient prisonniers dans cette grotte ? Je veux sortir et vous emmener avec moi. Un jour, vous verrez, mère, je serais assez fort pour soulever le rocher qui nous
enferme et nous partirons ensemble !
Assis tous deux sur le sol dans les cendres du foyer, la bergère racontait à Jan la vie des hommes dans le village, elle lui parlait des champs, des arbres et des oiseaux et du ciel que l’on
apercevait un peu par la lumière de la cheminée. Elle lui expliquait le travail des uns et des autres, et comment sont les maisons et comment sont faits les outils et tout le reste. Elle faisait
son éducation.
Jan aimait bien l’Ours-Blaï, il lui grimpait sur les épaules et jouait à la lutte, mais Blaï ne savait pas parler, il n’était pas capable évidemment d’expliquer le monde des bêtes et celui de la
forêt. Contre les paroles de la chevrière, il était sans défenses.
Alors, de peur que la femme et l’enfant-double s’échappent, et le quittent, il les tenait enfermés dans sa tanière.
Comme il était le plus fort, il croyait que cela suffisait pour les garder avec lui.
Lorsque Blaï sortait pour aller à la chasse, Jan s’exerçait à soulever le bloc qui fermait la grotte. Il forçait des épaules et des bras, s’arc-boutait jusqu’à avoir le sang à la tête ; mais la
pierre était lourde !
Un jour, pourtant, chut !… Elle bougea un peu, et Jan cria :
- Ça y’est, mère, je l’ai soulevée d’un demi-pouce. Attendez que je sois plus grand et vous verrez que nous pourrons sortir !
Le temps passa…
Chaque jour, Jan essayait de soulever la dalle.
Il essayait de soulever la dalle et s’exclamait : Elle a bougé d’un pouce ! encore un mois, et je soulèverai la pierre !
Un mois passait, à la longue du temps il essayait toujours.
-Encore une semaine et j’y arriverai !
-Encore un jour…
-Oh ! ô-hisse ! à moi… Nous y sommes ! Oooo!
Il soulève la pierre et la bascule sur le côté pour libérer l’entrée de la grotte, comme il l’avait vu faire lorsque l’Ours-Blaï sortait.
Jan et sa mère sont libres.
Vite ! il faut partir ! L’ours pourrait surgir d’un moment à l’autre. Et vienne nous chercher ! Hop ! hop !
Les voilà tous deux qui courent sur le penchant de la montagne et dévalent vers la plaine. Hop ! hop ! Arrivés aux abords du village, les premières gens qui les aperçoivent s’enfuient, épouvantés
!
Pensez donc, on aurait dit deux sauvages avec leurs visages noircis de fumée, et leurs habits de peaux de bêtes. Les vieux croyaient reconnaître la chevrière disparue, et, la prenant pour une
apparition, lui criaient :
Retourne au cimetière ! malheureuse ! Retourne d’où tu viens ! Nous ferons dire des messes pour le repos de ton âme !
La chevrière reconnaît bientôt sa grange abandonnée, elle s’y enferme avec Jan. Il était temps ! l’ours s’était aperçu de leur fuite.
L’ours arrive au grand quatre-saut, les yeux pleins de colère. En rentrant de vadrouille, il avait trouvé le nid vide, et il s’était précipité sur la trace des fugitifs en criant!
L’Ours-Blaï était très en colère. Ses cris faisaient frémir de peur tout le village. Ses coups faisaient trembler les murs de la maison qui tenait bon. Toute la nuit, Jan et sa mère écoutèrent
les hurlements du bourru qui criait son ventre de douleur.
Au petit jour, l’Ours-Blaï s’en était retourné dans la montagne noire. Il ne revint plus jamais rôder autour des maisons.
Quel charivari et quelle curiosité dans le village autour de la cabane vide depuis huit ans ! Les enfants étaient stupéfaits de voir la chevrière donner la tétée à un garçon qui avait la taille
d’un homme. Et les femmes se demandaient qui pouvait bien être son père ?
Il fallut songer à l’envoyer à l’école.
Il en avait des choses à apprendre en sortant de la caverne !
On lui prépara un banc solide, et une table dans le fond de la classe. Jan vint s’asseoir avec les autres garçons du village. Ceux-là, voyant ses longs cheveux roux qui lui tombaient sur les
épaules, ses grandes jambes et son air gentil, se moquèrent de lui :
- Jan-de-l’Ours ! Jan-de-l’Ours ! Jan-de-l’Ours ! chantaient-ils à la récréation. On lui faisait des farces. Comme il était sans malice, et dépourvu de méchanceté, Jan se laissait berner à chaque
faribole.
Une fois, on lui demande de laver à la fontaine une peau de mouton noir jusqu’à ce qu’elle devienne blanche !…
Une autre fois, les mêmes galapiats lui proposent d’aller chercher de l’eau dans un panier d’osier !
Un matin, la bile lui monte aux yeux pour de bon. Il lève le poing pour frapper les garçons qui se moquent de lui. Tous les élèves ont très peur. Le maître s’interpose, et Jan, avec sa force du
diable, assomme le maître. La marmaille s’enfuit dans la rue en poussant des cris. Les voisins sortent, les hommes vont chercher des bâtons, les femmes, les mains sur la tête, appellent au
secours ! En un clin d’œil toute la communauté est sens dessus dessous.
- Les gendarmes ! Il faut l’enfermer ! C’est un monstre ! c’est une brute ! Ça criait de tous les côtés.
C’est que, vous voyez, on ne l’aimait pas beaucoup ce Jan de l’Ours, dont on ne savait pas d’où il sortait…
Et qui tétait encore sa mère ! si grand…Et qui était bien trop poilu et bien trop fort pour son âge ! Et qui avait les cheveux roux comme le diable… Et patin, coufin, patin, patourle…
Les gendarmes le mettent en prison dans une cave fermée par une double porte de chêne.
Pas plutôt enfermé, Jan, de colère, lâche un pet fracassant et la double porte vole en éclats !
Tranquillement, Jan s’en retourne chez sa mère.
- Je crois, mère, que l’école du maître ne peut pas m’apprendre grand chose et qu’il vaut mieux que j’aille en apprentissage, dit-il, il me faut partir, courir le monde, et chercher des
compagnons de ma force.
- Eh bien, si tu le veux ! dit la mère, s’il faut que tu partes, va-t’en. Voici un baume prodigieux qui guérit les blessures et les coups. Gardes-le avec toi !
- Et bien allons !
Avec son balluchon sur le dos et un peuplier en guise de bâton, Jan-de-l’Ours quitte sa mère pour courir le monde.
Il marche toute la journée, et arrive en fin d’après-midi aux abords d’une ville.
La première maison, isolée le long du chemin, est celle du forgeron. C’est une grosse masure d’où s’échappe de la fumée et des tintements d’enclume, avec des jets d’étincelles.
Jan-de-l’Ours s’approche de la porte étroite, et au fond, dans le rougeoiement de la forge, il aperçoit le maréchal qui façonne à coups de marteaux les ferrures d’une jument ; Per, toun, pan !
Per, toun, pan ! Per, toun, pan !
Après chacun des coups, la masse rebondit sur l’enclume et semble retrouver dans le rythme sa force pour le coup suivant, per, toun, pan ! À chaque fois, les étincelles giclent et traversent la
fumée jusqu’au seuil de l’atelier. Per, toun, pan !
Que c’est beau ! pense Jan-de-l’Ours, qui n’avait jamais entendu la musique ! Avec son bâton, il frappe le sol en mesure et gigote sur place. Il danse tripet !
- C’est ici que je ferai mon apprentissage !
- Maître forgeron, je suis Jan-de-l’Ours, et je fais mon tour de France pour connaître le monde. Voulez-vous m’apprendre à forger le fer ?
- Tu parais très fort, mon garçon ! Et bien, si tu es vaillant je t’apprendrai.
- Je suis petit, mais je suis grand ; qui me cherche me trouve !
Le nouveau se met au travail. En une journée, il abat plus de besogne que dix manœuvres pourraient faire en une semaine. Il tord le fer, actionne le soufflet, cisaille, perce, coupe, lime,
affûte, martèle sans fatigue.
L’enclume retentit dans tout le bourg. Pan ! Pan ! Pan ! Il tape si fort que l’enclume s’enfonce dans le sol. Pan ! Pan ! Pan ! Le forgeron a très peur que le toit s’effondre.
Que se passe-t-il chez maître Angelier? se demandent les paysans intrigués ; allons voir !
Dans la lueur de la forge, ils voient un grand garçon roux, entièrement nu sous son tablier de cuir, armé du plus gros des marteaux, qui cogne à tour de bras sur une énorme barre de fer rouge.
Pan ! Pan ! Pan ! Et qui rit.
Des étincelles grandes comme un louis d’or jaillissent du fer rougi. Et pin ! et pan ! La masure tremble, la terre tremble, le forgeron tremble aussi, et les curieux se tiennent à distance en
tremblant devant cet ouvrier extraordinaire.
Dès que le travail fut terminé, dès qu’il n’y eut plus dans l’atelier un seul morceau de métal à forger, le patron, inquiet devant ce garçon terrible, lui demanda de repartir :
- Tu es trop fort pour ma boutique, compagnon, il te faut aller voir plus loin, à travers le monde, ce que tu peux apprendre. Ici, il n’y a pas assez de travail et ma forge est trop vieille pour
résister à ta force !
- Ça va bien, maître, donnez-moi alors, ce sera ma paye, tout le fer qui se trouve sur le sol, pour me confectionner une canne, et ensuite je partirai.
Jan-de-l’Ours ramassa les morceaux qui jonchaient l’atelier, et se confectionna une canne de quarante quintaux. Elle était si lourde, cette canne de fer, que plusieurs hommes n’auraient pu la
soulever d’un empan, mais lui la faisait voltiger comme s’il s’était servi d’un roseau.
- Adieu, maître forgeron, et merci pour ce que vous m’avez appris.
Jan-de-l’Ours reprit la route avec son sac sur le dos, et à la main, sa canne de quarante quintaux. Il allait découvrir le monde.
Je l’ai moi-même connu à cette époque, un jour qu’il passait par ici. Il était devenu un de ces géants capables d’accomplir des tours de forces. Sa réputation commençait à se savoir dans la région, et nous parlions souvent de lui à la veillée.
Jan-de-l’Ours arriva au bord du Grand-Rhône.
Pour franchir le Rhône, en ce temps-là, il n’y avait nulle part de pont, mais des passeurs avec leur bacs-à-traille.
Jan-de-l’Ours arrive sur les bords du Rhône, et aperçoit un géant moustachu occupé à ébrancher une haute piboule pour s’en faire une gaffe.
Jan-de-l’Ours qui n’avait jusqu’à ce jour rencontré que des hommes ordinaires, bien trop mesquins pour être ses copains, est très content :
- Eh bien voilà le premier compagnon que je rencontre sur ma route. Celui-là, il est de ma taille. Voyons un peu qui il est ?
- Bonjour, l’homme, et à la Compagnie. C’est moi Jan-de-l’Ours, je vais voir le monde, qui me cherche me trouve… Et toi qui tu es ?
- Salut, collègue, moi je suis Porte-Gaffe, le passeur du Grand-Rhône. Par le poil de ma moustache, je suis capable d’étriper si l’on me fâche ! Tu vas voir le monde, Jan-de-l’Ours ? Il te faut
passer sur l’autre rive. Viens avec moi, je vais te montrer ce que je sais faire !
Porte-Gaffe assoit Jan-de-l’Ours sur un côté de sa moustache, et pose la canne de quarante quintaux sur l’autre, puis il monte sur le bac-à-traille, et, tous trois, traversent le Rhône sans se
mouiller un poil.
- C’est bien, dit Jan-de-l’Ours, tu es très fort, c’est un compagnon comme toi que je cherche. Viens avec moi à la découverte du monde !
- Et non, dit l’autre, je ne peux pas m’en aller d’ici… Plus personne ne pourrait traverser si je n’étais pas là !
- Alors, adieu ! Et merci pour la traversée.
Jan-de-l’Ours reprend sa route pour aller voir le monde.
Quelques lieues plus loin, il aperçoit un attroupement comme si c’était la foire. En questionnant les gens assemblés, il apprend que dans ce pays, le vent s’était arrêté de souffler depuis
longtemps. Les ailes des moulins n’avaient plus tourné depuis des mois. Le blé s’entassait sur l’aire et la farine commençait à manquer.
Alors les paysans avaient fait venir Buffe-la-Bale, et celui-là s ‘apprêtait à faire virer les moulins.
Un grand gaillard, campé au milieu du terre-plein, gonflait ses joues. Il les gonfle, les gonfle, les gonfle, les gonfle, et souffle si fort que, une à une, les ailes commencent à bouger.
Et comme ça pendant des heures, Buffe-la-Bale fait tourner les moulins à farine.
- C’est lui aussi qui épargne à nos champs les orages de grêle, disent les paysans à Jan-de-l’Ours. Lorsque les nuages s’amassent, Buffe-la-Bale arrive, il bouffe et les orages vont crever plus
loin !
Qu’il est fort ce compagnon, se dit Jan-de-l’Ours, ce serait bien de voyager ensemble. Mais je ne peux pas renvoyer ces gens à leur famine en l’emmenant avec moi. Tant pis, allons ailleurs !
Un peu plus loin, tandis qu’il chemine tranquillement, Jan-de-l’Ours entend un trot rapide. Il se retourne et voit un homme qui arpente la draille à grande vitesse, avec une seule jambe, en
portant l’autre sous son bras !
Sèt-Lègue s’appelait celui-là.
C’était un homme fort qui faisait sept lieues en une seule enjambée. Lorsqu’il voulait se promener tranquille, il portait une de ses jambes sous le bras. Sinon, il aurait marché trop vite.
- Bonjour, collègue, lui crie Jan-de-l’Ours au passage, je suis Jan…
Mais il n’a pas le temps d’achever ses salutations, l’autre a déjà disparu dans un nuage de poussière. Alors, un peu fatigué, Jan-de-l’Ours s’allonge sur l’herbe pour faire la sieste, la tête à
l’ombre d’un chêne.
Tout à coup, un sifflement traverse le ciel, ssss… Quelque chose de lourd écrase les arbres, en tombant, puis un autre engin, ssss … s’abat au milieu du pré en faisant des ricochets !
Ce sont des pierres de moulin qui volent !
Jan-de-l’Ours se demande qui peut bien s’amuser ainsi à lancer des meules en l’air. Il se lève, prend sa canne de quarante quintaux, et va aux nouvelles.
- Où vas-tu Jan-de-l’Ours ? lui demande un grand galapian, en lançant de nouveau une roue de moulin en l’air, ssss !. Tu vois, je joue au palet pour passer le temps ! Je m’appelle Vire-Palet.
Viens jouer avec moi !
- D’accord, dit Jan-de-l’Ours.
Aussitôt les deux hommes forts engagent une spectaculaire partie de palet avec les roues de moulin.
- Je cherche un compagnon pour faire mon tour du monde. Vire-Palet, veux-tu venir avec moi ?
- D’accord, dit l’autre. Allons !
Les deux compagnons prennent la route et s’en vont vers le Nord.
En marchant, les deux compagnons aperçoivent un bûcheron qui arrachait les chênes d’une main et les liait en fagots de l’autre. Pour se faire, il tordait un arbre comme un jonc et le nouait
autour du fagot, et recommençait plus loin.
Apercevant les visiteurs, il se redresse :
- Où tu vas, Jan-de-l’Ours ?
- Bonjour, et à la Compagnie, Alors, le bouscatier, ça va la pratique ?
- Tu vois, je lie des fagots pour l’hiver. Je m’appelle Torse-Chêne. Viens m’aider, avec ton compère !
- Non, répond Jan-de-l’Ours, nous allons voir le monde. Toi, viens plutôt avec nous.
- Impossible, dit Torse-Chêne, j’ai encore toute cette forêt à enfagoter, l’hiver va être froid, et il faut beaucoup de bois pour cuire le pain.
- C’est bien dommage, alors adieu !
- Adieu, camarade, bon voyage !
Les deux compagnons reprennent la route.
Tout à coup, quelque chose d’énorme se dresse devant eux et cache le soleil.
Qu’est-ce que c’est encore que ça ?
C’était un homme qui portait une colline sur son dos.
- Eh ! Où tu vas, Jan-de-l’Ours ? s’exclame le porte-montagne.
- Bonjour, collègue ! je vais voir le monde avec mon compagnon Vire-Palet. Laisse-là ta montagne et viens avec nous !
- Et bien, ça va, répond l’autre en laissant tomber son chargement. Je suis Trenca-Montagne et je viens avec vous !
- Braoou ! fait la colline en tombant.
Ils étaient maintenant trois hommes forts qui marchaient sur la route pour aller voir le monde.
Jan-de-l’Ours et Vire-Palet continuent leur chemin, avec Trenca-Montagne pour troisième compagnon.
Ils arrivent au pied de la montagne Verte. Un énorme massif de rochers, avec des forêts obscures et des gouffres à faire peur.
Sur le sommet de la montagne, il y a un vieux château.
- Quel est ce palais ? demande Jan-de-l’Ours à une vieille femme qui ramassait du bois mort.
Celle-là, toute cachée sous son fagot de branches, ne répond rien. Elle fourre son nez dans son fichu et fait semblant d’être sourde.
Alors, Jan-de-l’Ours, pour l’effrayer, brandit sa canne de quarante quintaux, tandis que Vire-Palet et Trenca-Montagne attrapent chacun la vieille par un bras et la secouent jusqu’à ce qu’elle
réponde.
- Aïe, aïe, aïe ! crie la vieille, c’est un château maudit ! Il ne faut pas y aller ! Aïe, aïe, aïe ! lâchez-moi, grands galaguts ! c’est le palais du malheur !… Quatorze chevaliers partis à la
recherche de la princesse, qu’un enchanteur avait enlevée, n’en sont jamais revenus ! N’y allez pas, vous seriez perdus ! Rien que d’en parler, on risque d’être enmasqué par le sorcier qui
l’habite !
Elle tremblait en disant ces paroles. Les trois compagnons éclatent de rire :
- Eh bien, si c’est comme tu dis, la vieille, nous y allons à ce château et nous y demanderons le gîte et le couvert pour la nuit !
Sitôt dit, ils se mettent en route pour grimper jusqu’au château de la montagne Verte.
Lorsqu’ils arrivent au pied des murailles, la nuit noire est tombée. À travers les fenêtres, ils voient de la lumière.
Les hommes forts s’approchent sans faire de bruit. Ils regardent à droite, à gauche, devant, derrière… Personne ! Le château semble désert… Ils pénètrent à l’intérieur, silence… Dans la grande
salle à manger, la table est mise, avec des chandelles allumées, et des verres de cristal. Des rôtis tournent à la broche, et des cruchons de vin se trouvent à portée de main.
Après s’être assurés qu’il n’y a vraiment personne, Jan-de-l’Ours et ses compagnons s’installent comme chez eux, et font un bon repas. Ils mangent tous les rôtis sur des lèches de pain, et
boivent bien.
Puis ils s’endorment comme des bienheureux.
Le lendemain matin, le château est toujours aussi désert et silencieux. Aucune trace du propriétaire. Les trois hommes forts décident de s’y installer pour quelque temps.
- Ce n’est pas tout, dit Jan-de-l’Ours, mais il n’y a plus rien à cuire, tout est vide, c’est comme si nous avions mangé le dernier repas !
- C’était peut-être pour nous appâter ! dit Trenca-Montagne.
- On verra bien. En attendant, allons à la chasse, pendant que Vire-Palet fera la soupe avec les restes.
- Tu nous préviendras en sonnant de la corne lorsqu’il sera l’heure de manger.
- Bien, dit Vire-Palet, allez chasser, moi je vais cuire le bouillon, et à midi je vous appelle.
La matinée se passe. Vire-Palet fait tremper la soupe. Lorsqu’il est temps de sonner du cor pour prévenir les compagnons, il entend un grand bruit dans la cheminée… Parabim ! parabam ! paraboum
!
Les morceaux d’un homme dégringolent du conduit, deux jambes, deux bras, puis le tronc et la tête. Les membres se ressoudent, hîîîî! et c’est un petit nain très laid qui se relève, noir comme le
charbon. Il ordonne à Vire-Palet de lui servir un bol de soupe :
- Je veux du bouillon qui bouillait dans le chaudron ! demande le petit homme noir.
- Hors d’ici, vieux gripet ! lui crie Vire-Palet, sale bête, marcamau ! et il essaie de le chasser à coup de tisonnier.
Alors, le petit homme noir fait un bond en l’air, il esquive le coup, et saute sur le dos de Vire-Palet en lui plantant ses griffes. À coups de baguette, il lui inflige une terrible correction
!
Vire-Palet, malgré sa force, est terrassé, couvert de blessures, parce que la baguette était magique et, comme une espade de feu, elle brûlait et déchirait les chairs.
Dans la forêt, les chasseurs commencent à trouver le temps long. Comment se fait-il que le cor ne sonne pas ? Il faut tout ce temps pour tremper la soupe ? Rentrons voir !
De retour au château, ils trouvent Vire-Palet étendu dans son sang, comme mort, et le chaudron vide.
Jan-de-l’Ours le soigne avec l’onguent préparé par sa mère.
- Alors, compagnon, que t’est-il arrivé ? Comment as-tu fait pour t’abîmer comme ça ?
- Ma fois, je ne me souviens plus, dit Vire-Palet, honteux d’avoir été battu par un nain… J’ai dû trébucher sur un chenet…
Le lendemain, c’est le tour de Trenca-Montagne de faire cuire le repas, pendant que les deux autres vont à la chasse.
Tout se passe sans problème jusqu’à l’heure de midi. Soudain, un grand bruit dans la cheminée : Parabim ! parabam ! paraboum ! Et tombent dans le foyer les membres du petit homme noir qui se
recompose sous les yeux ahuris de Trenca-Montagne.
Le nain tend la main :
- Je veux du bouillon qui bouillait dans le chaudron !
- Va-t-en de là ! tire-graisse, épouvantail, sale gringot ! lui répond le compagnon, en le menaçant d’un bâton.
Aïe, aïe, aïe ! d’un bond le petit homme est sur son dos toutes griffes dehors, et de sa baguette lui donne une raclée infernale.
Trenca-Montagne gît de tout son long sur le carreau !
Là-bas, les deux autres, voyant le soleil haut dans le ciel, se donnent la faim.
- Ça recommence comme hier, dit Jan-de-l’Ours, retournons au château !
Ils trouvent Trenca-Montagne tout endolori et bien mal en point.
Grâce à la pommade qui referme les plaies, Jan-de-l’Ours le remet sur pieds.
- Et alors ? Que s’est-il passé ? Pourquoi tu n’as pas sonné de la corne à midi ?
- Et pourquoi il n’y a rien à manger ? demande Vire-Palet.
- Je me suis pris les pieds dans le banc, répond celui des montagnes en baissant le nez.
Jan-de-l’Ours, en colère, décide que demain ce sera lui qui fera cuire le repas à son tour.
- Et vous verrez que moi je sonnerai du cor à midi !
À l’aube, le lendemain, les deux compagnons partent à la chasse, en laissant Jan-de-l’Ours à la cuisine. Un peu vexés, ils se racontent en cours de route ce qui leur été arrivé, et le petit homme
noir, et la baguette…
- Alors, lui aussi va connaître la même bastonnade ! se disent-ils en riant ; il fait bien le malin ce Jan-de-l’Ours !
À midi juste, un formidable appel de cor retentit jusque dans la forêt.
Lorsque les chasseurs arrivent au château, Jan-de-l’Ours tient sous sa canne de quarante quintaux le petit homme noir, qui se débat et crie de douleur, hîîîî ! comme une souris prise au piège.
Avec son grand rire, Jan leur dit :
- Eh bien, j’ai tout compris, c’était ce matagot qui vous infligeait le châtiment, après vous avoir demandé du bouillon qui bouillait dans le chaudron ! Vous vous êtes laissé battre par un nain
!
Les deux autres baissaient la tête, un peu honteux.
Le petit homme noir se bat pour faire lâcher prise à Jan-de-l’Ours. On entend le grincement de ses ongles et de ses dents contre le fer qui l’écrase au sol.
- Lâche-moi, Jan-de-l’Ours ! supplie-t-il, je te révèlerai un secret… Je te révèlerai le secret du château endormi !
Sitôt la canne soulevée, le nain se retourne et d’un saut se jette sous la plaque de la cheminée, là où d’habitude on range les souliers de couble. Et il disparaît !
Les trois compagnons se précipitent. En soulevant la pierre du foyer, ils découvrent l’entrée d’un souterrain qui s’enfonce sous les fondations du château.
- Allons-y !
Le tunnel débouche dans un vaste caveau. Un puits est au milieu, profond, noir, humide. En se penchant sur la margelle, un souffle moisi vous frappe au visage, comme la mauvaise haleine d’une
salamandre.
Des chauves-souris s’échappent silencieusement du boyau et disparaissent dans les ombres.
- Les chauves-souris sont les mouches de l’enfer ! dit Vire-Palet.
- Ce pertuis doit être le gîte de la Roumèca, je sens son odeur ! ajoute Trenca-Montagne, en reculant.
- Nous n’avons peur de rien, dit Vire-Palet, mais si c’est la Roumèca qui se trouve au fond du trou, nous sommes fichus ! Vaudrait mieux tourner les talons…
- Non ! il faut découvrir le secret de ce château, et délivrer le pays de la peur. Il faut descendre là, au fond, et voir ce qui se cache dans le puits, dit Jan-de-l’Ours.
Les autres n’osent protester. Une longue corde est attachée solidement sous les bras de Vire-Palet. La grotte s’enfonce dans la terre sans qu’on puisse deviner le fond. Des mousses gluantes
tapissent les parois. Le souffle mauvais tourbillonne de plus en plus vite.
Vire-Palet a peur, il croit descendre dans la gorge d’une bête gigantesque. Il claque des dents. Il n’en peut plus…
- Oooh ! Oooh ! hurle Vire-Palet, remontez-moi vite. C’est le Garagaï, il n’y a pas de fond !
On le remonte.
- À mon tour, dit Trenca-Montagne.
Trenca-Montagne descend dans le gouffre. Mais lui non plus n’atteindra pas le fond ! Au bout d’une heure il hurle qu’on le remonte.
- C’est pas possible ! se fâche Jan-de-l’Ours, avec la peur que vous avez, nous n’arriverons jamais à rien ! Je descends dans le puits !
On lui attache la corde sous les bras, et la descente commence.
Au fur et à mesure que Jan-de-l’Ours s’enfonce dans le monde inconnu, le souffle d’air devient froid, puis chaud, de plus en plus, brûlant comme la bouche du four. Les chauves-souris
tourbillonnent.
La descente dure trois jours pleins.
Au bout du troisième jour, la canne de quarante quintaux touche le fond. Jan-de-l’Ours se libère de la corde et avance quelques pas dans l’immense caverne où il vient d’arriver. C’est une grotte
si grande qu’on n’en devine pas la fin. Au plafond, il y a comme un grand lac transparent d’où vient la lumière verte, et au milieu de la caverne, au loin, se trouve un château tout pareil à
celui qui est en haut sur la montagne.
Éparpillé sur le sol, un grand tas d’os, et d’armures brisées. Tout ce qui reste des quatorze chevaliers !
Oh ! qui a fait ce massacre ?
Pour garder ce charnier, deux énorme chiens d’arrêt figés dans la pierre montent la garde.
Jan-de-l’Ours s’avance en direction du château. On n’entend aucun bruit. Tout à coups, il aperçoit une femme en train de filer. Il lui demande si elle peut dire le secret de ce monde
souterrain.
- Ah ! te voilà mon garçon ! C’est toi Jan-de-l’Ours à ce qu’on dit ? …Qui est si fort à ce qu’on raconte ?
- Où se trouve le chemin qui permet d’atteindre le château ?
- Et bien, il te faut maintenant passer par là, et puis franchir la rivière. Lorsque tu seras de l’autre côté, tu comprendras pourquoi il y a tant de squelettes autour de toi !
Et la vieille éclate de rire…
Jan-de-l’Ours marche au milieu des crânes et des armures rouillées de tous ceux qui avaient essayé de découvrir le secret de la citadelle du silence.
Il arrive au bord de la rivière, comme a dit la vieille. Sous la lumière qui tombe du ciel d’eau, la rivière paraît immobile, elle ne coule ni dans un sens, ni dans l’autre. Parfois un tourbillon
crève sa surface noire, d’où une bulle s’échappe sans bruit.
C’est une rivière de goudron !
Comment traverser la rivière noire ?
Heureusement, il y a la canne de quarante quintaux qui ne le quitte jamais ! En la jetant d’une rive à l’autre, Jan improvise un pont, et s’y engage.
C’est alors qu’un formidable cri fait trembler les rochers. Râââ ! Une grande bête se précipite dans la direction de l’homme fort, elle court, elle fonce avec toute la vitesse de ses trois paires
de pattes. Sa queue de dragon fouette le sol en faisant gicler des étincelles.
Jan-de-l’Ours est glacé de peur en découvrant que le monstre qui avance est la Bête-à-sept-têtes ! C’est la Mère de tous les dracs, la gardienne du palais souterrain. C’est elle qui a tué les
quatorze chevaliers.
Sept têtes ! armées chacune d’une mâchoire de crocodile, Râââ ! qui crachent le feu, et trois paires de pattes avec des ongles d’airain…
Un combat fantastique s’engage entre Jan-de-l’Ours et la Bête-à-sept-têtes. La canne de quarante quintaux fait des moulinets terribles, elle frappe fort sur la carcasse du monstre. À chaque coup
porté, la bête rugit de ses sept gueules qui peuvent hurler de tous les cris du monde ! Et de ses sept langues, elle vomit des flammes. Râââ !
Les ongles griffent la canne de fer, elles déchirent la chair, elles écrasent. Jan-de-l’Ours bondit pour esquiver les coups, il saute, il frappe, cogne, martèle pendant des heures, mais la bête
est toujours aussi vigoureuse.
Jan se demande avec angoisse comment la Mère de tous les dracs peut être vaincue ?
Il faudrait lui couper les têtes !
Alors, d’une feinte, Jan détourne le monstre, et, d’un formidable moulinet de sa canne, il fait sauter deux têtes qui tombent dans la rivière. Des cous arrachés, le sang, jaune comme l’or fondu,
gicle et se fige sur les rochers.
Malgré ses blessures, la bête ne faiblit pas.
- Il faut que je lui coupe toutes les têtes pour vaincre, se dit Jan-de-l’Ours. Alors, il repart à l’assaut, couvert de sang et de brûlures.
Trois nouvelles têtes sautent et tombent dans le goudron, avec des gerbes d’étincelles. La Mère de tous les dracs attaque toujours, infatigable.
Encore une tête arrachée ! Il n’en reste plus qu’une à abattre…
Et frappe ! Jan-de-l’Ours, Frappe ! Frappe vite avant que tes forces ne t’abandonnent. La bête ne semble pas connaître la fatigue, mais toi, ton courage s’épuise avec ton sang !
Son sang coule des blessures qui le percent. Sa peau brûlée se boursoufle, et des flammes courent sur ses cheveux.
Aaaa-han ! Dans un dernier effort, la dernière tête tombe et se tait. Instantanément, la Bête s’affaisse, les sept cous vomissent des flots d’or incandescent, et le feu disparaît.
C’est fini, Jan-de-l’Ours a gagné le combat !
La Bête-à-sept-têtes est morte.
Dans le silence retombé, on entend un bruit de pas qui s’éloigne : c’est le petit homme noir, désespéré par la défaite de la Bête-à-sept-têtes qui s’enfuit en clopinant. Fou de rage, il se
barricade dans le château.
Sans écouter sa fatigue, ni soigner ses blessures, Jan-de-l’Ours se précipite à sa poursuite.
D’un coup de canne, il fait sauter les verrous et défonce les grilles du palais ensorcelé.
Il va enfin connaître le secret ! L’étrange château semble endormi dans un rêve silencieux. Aucun bruit ne résonne. Les pas sur les dalles de marbre ne s’entendent pas, et les coups de canne sur
le sol ne font pas plus de bruit qu’une plume tombant sur la neige… Dans cette cité, les sons ne peuvent pas éclorent… Les paroles ne naissent point, on ne peut les entendre…
Jan-de-l’Ours pénètre dans le jardin intérieur. Un grand chat de cristal, qui porte sur le front une escarboucle, monte la garde. Il y a des arbres chargés de pommes d’or à l’entour d’une
fontaine muette, et, assise sur la margelle, Jan découvre une jeune fille, belle comme Aurore. Semblant rêver, elle peigne sa chevelure avec un croissant de lune.
Jamais le compagnon n’avait vu de femme aussi ravissante. Il veut la saluer, mais aucun son ne peut sortir de sa bouche ! Il s ‘approche de la jeune fille, elle ne semble pas le voir. Ses beaux
yeux restent fixés sur les feux de l’escarboucle qui maintient le jardin sous son charme.
Elle est ensorcelée, pense Jan-de-l’Ours. Et moi, je vais devenir fou dans ce silence de mort ! Je veux entendre du bruit…
Alors, il donne un grand coup de canne sur la tête du chat de cristal, qui vole en éclats. L’escarboucle expose sous le choc, et se consume dans un fracas épouvantable.
De tous côtés, les sons emprisonnés se libèrent et retentissent. La fontaine murmure, les dalles résonnent, les portent gémissent, les feuilles bruissent sur les arbres, et la jeune prisonnière
parle :
- Je suis princesse, dit-elle, j’ai été enlevée au roi, mon père, par un petit homme noir qui me retient captive, ici, sous la garde du chat de cristal. Et toi, tout percé de blessures, qui es-tu
?
- Moi je suis Jan-de-l’Ours, l’homme double. J’ai tué la Bête-à-sept-têtes, que l’on appelle aussi la Mère de tous les dracs, et je viens vous délivrer du sortilège !
En prononçant ces paroles, il sent ses jambes fléchir, et sa tête tourner. Les forces lui manquent. Il a perdu trop de sang.
- Pauvre garçon, dit la princesse, tu vas mourir de toutes les morsures et les brûlures qui couvrent ton corps !
- Non, si vous m’aidez ! J’ai un onguent préparé par ma mère… Moi je n’ai plus de force… Prenez le flacon et pansez vous-même les blessures.
Une fois encore, la pommade cicatrise les plaies, et Jan-de-l’Ours guérit. Il peut alors repartir en emmenant la princesse délivrée.
Avant de sortir du jardin, elle cueille une pomme d’or qu’elle offre à son libérateur pour le remercier.
En repassant dans la grotte où gît le cadavre refroidi de la malebête, Jan-de-l’Ours ramasse les sept têtes et les met dans son sac.
Il franchit la rivière de goudron sur la canne de fer en portant la princesse dans ses bras. Tous deux arrivent devant les chiens d’arrêt qui gardent toujours les os des chevaliers morts. Ils ne
sont plus figés dans la pierre, et se mettent à aboyer férocement, en se précipitant sur Jan-de-l’Ours, qui est obligé de les étendre raide mort à coups de canne.
Enfin, Jan et la princesse parviennent à l’endroit où pend la corde, au fond du puits.
- C’est par ici que je suis descendu dans le monde du silence. Là-haut, mes compagnons attendent le signal pour remonter la corde. Toi, princesse, on va te hisser la première, avec le trophée des
sept têtes. Je remonterai au second voyage. D’ici, je surveillerai l’homme noir.
Vire-Palet et Trenca-Montagne trouvaient le temps long.
Ils étaient vexés d’avoir eu peur dans le puits, et voulaient se venger de Jan-de-l’Ours. Lorsqu’ils entendirent le signal, et qu’ils sentirent bouger la corde, ils comprirent que ce n’était pas
le poids de Jan-de-l’Ours qui était attaché en bas, mais quelque chose de beaucoup plus léger.
Ils tirèrent de toutes leurs forces, et, en un rien de temps, la princesse fut remontée hors du trou.
Elle leur raconta son aventure, le sortilège de l’escarboucle, la bataille de Jan-de-l’Ours avec la Bête, et leur montra les sept têtes coupées.
La beauté de la jeune princesse, et le récit des exploits de Jan-de-l’Ours, rendirent les compagnons pleins de jalousie. Ils décidèrent alors de faire un mauvais coup à leur rival.
Lorsqu’ils sentirent le poids de Jan-de-l’Ours au bout de la corde, ils le remontèrent jusqu’au milieu du puits, et crac ! ils coupèrent la corde !
La chute fut terrible. Mais Jan-de-l’Ours n’eut aucun mal, car c’était un gros rocher qu’il avait accroché par prudence au bout du câble ! L’attitude des deux compagnons ne lui inspirait plus
confiance ; et vous venez de voir qu’il avait eu un juste pressentiment !
Mais, d’être sain et sauf, ce n’est pas tout. Comment sortir du gouffre, maintenant ?
Jan-de-l’Ours retourne dans la caverne pour rechercher l’homme noir, ou la vieille qui filait. Justement, il aperçoit la femme devant le cadavre de la bête, qu’elle essayait de ranimer avec des
herbes.
- Ah ! non, la vieille, tu n’y parviendras pas. J’ai emporté les sept têtes loin d’ici ! Sur l’heure, il faut m’aider à sortir de ce trou, ou j’arrache la tienne aussi !
En disant cela, il saisit la sorcière par les dents qu’elle avait fort longues, et la secoue d’importance.
- Aie ! Arrête, arrête, gémit la vieille. Je te dirai le moyen du retour, mais arrête !
- Allons, je t’écoute…
- Oui, dans le renfoncement de la grotte, il y a l’Aigle-Banche enfermée. Tu la délivreras, et tu lui donneras de la chair fraîche à manger. Sitôt après, tu monteras sur son dos à califourchon.
L’Aigle-Blanche t’emportera sur la terre au soleil. Mais prends bien soin d’emporter de la viande avec toi, et de lui donner à manger chaque fois qu’elle réclamera en criant : Carn ! Carn ! Carn
!… Sinon, elle te ramènerait ici !
Il me faut beaucoup de viande fraîche pour donner en pâture à l’Aigle-Blanche, se dit Jan-de-l’Ours, les cadavres des deux chiens d’arrêt sont bien à propos !
Au fond de la grotte, il y a l’Aigle-Blanche. En apercevant l’homme chargé des dépouilles, elle crie : Carn ! Carn ! Carn !… en ouvrant son bec recourbé.
Morceau après morceau, tout un chien est englouti !
Lorsque le rapace paraît rassasié, Jan-de-l’Ours ouvre la cage, et monte à cheval sur le dos de l’oiseau. L’Aigle-Blanche prend son envol et s’élève vers le plafond d’eau de la caverne.
L’Aigle-Blanche vole de plus en plus haut, en direction de la lumière. Dans la caverne immense, elle vole pendant des heures. De temps en temps, elle crie : Carn ! Carn ! Carn !, et Jan-de-l’Ours
lui jette un morceau de viande dans le bec.
Bientôt, les provisions de viande s’épuisent. Que faire ?…
On approche du but, mais l’Aigle-Blanche crie : Carn ! Carn ! Carn ! La dernière becquée avalée, elle crie toujours : Carn ! Carn ! Carn !… Il n’y a plus de viande ! répond Jan-de-l’Ours… Carn !
Carn ! Carn ! continue le rapace…
Alors, voyant que l’oiseau ralentit son vol, l’homme-double s’arrache un morceau de sa propre cuisse et lui jette dans le bec, et puis un autre morceau de sa chair ! Carn ! Carn ! Carn ! crie
toujours l’Aigle-Blanche, que la faim tenaille.
À ce moment, le garçon pense à la belle princesse qui doit se trouver à la merci des fourbes, et qu’il doit sauver…
Alors, sans hésiter plus longtemps, il gave l’Aigle-Blanche de sa chair pour que, dans des derniers coup d’ailes, elle l’arrache au monde souterrain.
Vroum ! l’oiseau crève le plafond d’eau claire et s’échappe à l’air libre, emportant son passager vers le soleil.
Des cataractes d’eau inondent la grotte, tandis que l’Aigle-Blanche et son cavalier surgissent au centre d’une mer. Puis ils volent à la recherche de la princesse.
Les deux compagnons, après leur forfait, avaient quitté le château de la montagne Verte, avec leur prisonnière, la menaçant de mort si elle révélait ce qui s’était passé.
S’emparant des sept têtes de la Bête en guise de preuve, ils allèrent voir le roi, et lui demandèrent une récompense pour avoir délivré sa fille, et détruit le monstre.
Le roi qui avait perdu quatorze chevaliers dans la citadelle du silence, et qui n’espérait plus revoir sa fille, était plein de joie. Il embrassait tout le monde, faisait sonner les cloches,
offrait à boire, et commandait un bal.
- Demandez-moi ce que vous voulez, compagnons ! dit-il à Vire-Palet et Trenca-Montagne, Je vous le donnerai !
- Nous voulons épouser, tous les deux, votre fille, dirent les méchants compagnons, qui se disputaient la princesse. Elle aura deux maris !
- Mon dieu, c’est étrange ! tout de même ! Mais je n’ai qu’une parole… Je vous donne ma fille en mariage à tous deux !
C’est à ce moment précis des préparatifs de la noce, que Jan-de-l’Ours, sur son Aigle-Blanche, arrive au palais du roi.
L’équipage se pose sur une tour, et Jan crie au roi :
- Roi, je suis Jan-de-l’Ours, l’homme-double, c’est moi qui ai délivré votre fille dans le monde souterrain, et c’est moi qui ai tué la Bête-à-sept-têtes ! Voici la pomme d’or du jardin enchanté
que la princesse m’a donné !
Le tonnerre tonnant n’aurait pas causé plus de stupeur au milieu de la Cour du roi !
- Imposteur ! s’écrient Vire-Palet et Trenca-Montagne, menteur ! c’est nous qui avons délivré la princesse, et toi, tu lui as pris la pomme d’or ! D’ailleurs, sire le roi, voici les sept têtes
coupées qui témoignent de notre bonne foi…
- Gardes ! ordonne le roi, saisissez-vous de cet imposteur et de son aigle ! Nous voyons bien qu’il ment puisque ce sont ces deux valeureux compagnons qui ont ramené ma fille, et massacré le
monstre !
La princesse, terrorisée par les deux traîtres, n’ose rien dire.
À ce moment, Jan-de-l’Ours s’approche avec le sourire, et dit au roi :
- Mon roi, vous avez bien devant vous les sept têtes du Dragon. Pour savoir qui l’a tué, ouvrez les gueules, et vous découvrirez qu’elles n’ont plus de langue ! Les langues, c’est moi qui les ai
coupés après le combat !
- Les voici !
Et il jette aux pieds du roi les sept langues de la Bête-à-sept-têtes.
Un cri d’indignation traverse l’assistance. Le roi se redresse, terrible, devant les deux malfaiteurs, qui fuient sous une grêle de pierres.
Jan-de-l’Ours serre la princesse dans ses bras.
- Que l’on prépare le festin ! ordonne le roi. Jan-de-l’Ours, je te donne ma fille en mariage ! Et mon royaume en héritage !
Les noces de Jan-de-l’Ours avec la princesse furent très réussies. J’étais parmi les invités. Nous avons mangé et bu toute la nuit, et puis au matin…
Le coq a chanté !
Cric crac
Mon conte est achevé !
Adapté du Provençal par Jean-Marie Lamblard (Conteur et écrivain..)
Une première mouture de ce conte de Jan-de-l’Ours avait fait l’objet d’une analyse du Professeur Jean ARROUYE de l’Université de Provence : " OUIRDIRE " n°1. Bulletin du collectif contes des
Bibliothèques de Grenoble. Juillet 1981. Pages 22 à 37.
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